Biographie, épisode 15 : La ferveur religieuse dans les campagnes


Dans son livre « Pollionnay (69), histoire et mémoires », la Maison de la Rencontre raconte :

« Au XIXe siècle, la France est traversée par un nouvel élan religieux qui conforte la foi traditionnelle face aux doutes hérités de la Révolution, et à l’accélération de l’exode rural. Au travers de l’histoire de la paroisse, nous avons pu observer le dévouement des curés successifs pour encourager la pratique religieuse. Par sa morale, la religion et les fêtes qui lui sont associées sont garantes d’ordre et de stabilité sociale.

Souvenons-nous de la Fête-Dieu. La fête du Saint-Sacrement, c’est-à-dire du Christ présent dans l’hostie, était célébrée le dimanche qui suit la Trinité, quinze jours après la Pentecôte. On l’appelait la Fête-Dieu. Cette fête revêtait une telle importance qu’on la préparait la veille. Il s’agissait d’organiser une grande procession dans le village. Quelques familles tendaient sur la façade de leur maison des draps blancs parsemés de fleurs et de rubans. D’énormes gerbes de fleurs fraîches étaient cueillies dans les jardins pendant que quelques hommes élevaient la structure des reposoirs, sorte de larges escabeaux de bois que les femmes recouvraient de nappes blanches. Une multitude de bouquets étaient confectionnés pour être disposés sur toutes les marches des reposoirs. Tous les vases de l’église et tous ceux qui se trouvaient dans les familles étaient réquisitionnés.

Pendant ce temps, les enfants couraient la campagne avec des paniers. Ils étaient chargés de cueillir des pétales de toutes les fleurs qu’ils pourraient trouver : fleurs trop ouvertes pour être présentées en bouquet ou fleurs des champs.

Les paniers comme les bouquets étaient déposés dans les caves fraîches pour que les pétales passent la nuit sans flétrir. Le lendemain matin, tous les fidèles se retrouvaient à l’église une heure avant la messe et la procession s’organisait. Les hommes avaient assemblé les éléments du dais que quatre d’entre eux porteraient. Le célébrant, revêtu de la chape la plus précieuse, damas de soie blanche brodé d’or et écharpe de procession par-dessus, y pénétrait tenant haut levé l’ostensoir du Saint-Sacrement. Devant lui, les acolytes et les clergeons, en soutane rouge et rochet blanc étaient chargés d’encenser le chemin pour les uns, et pour les autres, de jeter régulièrement des pétales de fleurs parfumées sous les pas du prêtre.

Puis venaient les hommes portant les grandes bannières, les chantres, les premiers communiants et communiantes qui avaient revêtu pour la circonstance brassards brodés et robes d’organdi.

Enfin, les enfants ; garçons d’abord, puis petites filles leur emboîtaient le pas suivies de la foule des croyants.

Le cortège sortait ainsi de l’église et processionnait dans les rues du village en chantant psaumes et cantiques. Il faisait halte devant chaque reposoir où le prêtre déposait l’ostensoir à la vue de tous pour un moment d’adoration, et revenait vers l’église pour une bénédiction solennelle et un dernier « O salutaris hostie ».



Années 1930-1940 - Madame P. raconte :

« Dès notre naissance, mes parents n’attendaient pas pour demander le baptême. J’ai été baptisée le lendemain de ma naissance.

Chez nous, il y avait un crucifix dans chaque pièce qui portait un brin de buis béni. Dans la chambre de mes parents, un grand cadre représentait l’ange gardien protégeant deux jeunes enfants, et maman nous avait expliqué que nous avions chacun notre ange gardien particulier pour nous protéger, voire nous aider spirituellement. Il nous accompagne, il est bon de penser à lui.

Nous vivions à une époque où l’on trouvait des images pieuses dans les tablettes de chocolat. Il y avait même une certaine émulation suivant les marques : Révillon, Pupier, Suchard…

Deux ou trois fois par semaine, à 11 heures, une leçon de catéchisme réunissait les enfants des écoles à la Cure. On y accédait par un escalier de bois d’une vingtaine de marches. Le prêtre nous faisait face. Il avait à sa droite les garçons, à sa gauche les filles, au fond de la salle les écoles libres, et devant les écoles publiques. Leurs écoles étant plus éloignées, ils arrivaient toujours les derniers.

Nous étions aidés par notre livre de catéchisme dans lequel on trouvait des questions et réponses qu’il fallait apprendre et savoir par cœur. La première année, nous apprenions seulement les questions qui avaient une croix, et la deuxième année, il fallait les savoir toutes. Le prêtre nous interrogeait. Lorsque sonnait l’Angélus à 11 h 45, au signal du responsable, tout le monde se levait, l’escalier de bois grondait quelques minutes comme un tonnerre sous la pression des 50 paires de galoches qui déboulaient. Il fallait faire vite pour aller dîner et revenir à l’école pour 13 heures !

Nos institutrices étaient des religieuses en civil à cause de la loi 1905. Mademoiselle Chapelle, la directrice, était proche de la retraite. Je me souviens aussi de mademoiselle Élise et de mademoiselle Jeanne… La journée d’école était rythmée par les prières que nous récitions à haute voix en arrivant ou en quittant la classe. « Mettons-nous en présence de Dieu et adorons-le. Je vous adore, mon Dieu, avec la soumission que m’inspire la présence de votre souveraine grandeur… » Ces phrases, tant de fois répétées, restent gravées en moi. Certes, je n’aurais pas trouvé toute seule les mots pour le dire, mais ils correspondaient bien à mon état d’âme. Je m’y accoutumai, et petit à petit, fis à Dieu l’offrande de ma journée en me réveillant. C’était une simple politesse et un petit merci pour la nuit reposante. »



Années 1940-1950, Madame C. raconte :

« Nous avions le catéchisme deux fois par semaine à 11 h 30, filles et garçons séparés. Il fallait savoir par cœur les prières, bien sûr, les commandements de Dieu, de l’Église, les péchés capitaux, les actes de foi, d’espérance de charité, et de contrition, les noms des douze apôtres, les sept sacrements… et j’en passe.

Je vois encore notre curé en soutane, près de la « table de communion », faire l’appel des enfants présents à la messe du dimanche et celle du jeudi avec un grand registre noir ! Sa voix nous effrayait, et nous en avions tous une peur terrible.

On ne manquait pas les messes du jeudi et du dimanche dites en latin. Nous étions contents lorsque nous avions repéré où en était le prêtre dans le missel. À la fin de l'office du dimanche, il y avait toujours le « dernier évangile, selon saint Jean… » C’était chaque fois le même texte (en latin) et souvent, des fidèles sortaient au moment de cette lecture. Alors le prêtre ne manquait pas de faire un « rappel à l’ordre ». L’après-midi, les vêpres se déroulaient également en latin avec le chapelet.

La sonorisation dans les églises n’existait pas. Pour son homélie, le prêtre montait dans la chaire, située à peu près au milieu de l’église, fixée au mur ou à une colonne. Il était donc au-dessus des fidèles et sa voix était plus audible.

Mon enfance a donc été rythmée par le calendrier religieux. Le mois de mars était le mois de Saint-Joseph. Le mois de mai était celui de Marie au cours duquel nous récitions notre chapelet tous les soirs. Octobre était celui du rosaire.

À cette époque, on faisait « ses Pâques ». Les hommes se confessaient et une messe les réunissait le jour de Pâques, à 7 h 30.

Il était de tradition de ne pas manger de viande le mercredi des Cendres (imposition des cendres), ainsi que le vendredi. Nous faisions Carême les 40 jours précédant Pâques. Durant cette période, nous assistions à la célébration du chemin de croix les mardi et vendredi. Cela se passait dans l’église, devant les quatorze stations, depuis « Jésus condamné à mort » à « Jésus mis au tombeau ». À l’époque, il y avait des chaises dans les églises. On la tournait face aux stations au fur et à mesure du déroulement de la cérémonie. Certains paroissiens disposaient de chaises attitrées. Une plaque gravée mentionnait le nom de la famille ou un numéro. Les plus aisées payaient pour un banc.

À la messe du jeudi saint, l’autel était dépouillé de tous cierges, fleurs et nappes et le tabernacle était vidé et ouvert en mémoire de la mort du Christ. Un reposoir était donc dressé au milieu de l’église pour recevoir les hosties consacrées… puis se déroulait une « adoration perpétuelle », c’est-à-dire que les adultes et les enfants se relayaient dans l’église.

À Noël, nous installions la crèche à la maison dans l’attente de la messe de minuit. La célébration de minuit se découpait en trois messes successives. Tandis que la première était chantée en latin, la seconde nous permettait de chanter en français : Il est né le divin enfant, Douce nuit, Les Anges dans nos campagnes, Minuit chrétien. La troisième réunissait uniquement les prêtres. »


Photo : communion solennelle en 1949, Saint-Romain-de-Popey (69)