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J’ai lu "Mahmoud ou la montée des eaux", d’Antoine Wauters, prix du Livre Inter 2022

J’ai été soufflée par la lecture du livre Inter 2022. Soufflée par la beauté du texte, soufflée par la manière de jeter à la figure de l'Occidental toute la souffrance subie par le peuple syrien et l’histoire tragique de ce pays. L’auteur réussit, par un monologue en vers libres, à mettre l'horreur sous nos yeux, sans l’aide de photos chocs, sans recours à des articles trash ou larmoyants. Il nous fait lire la guerre, alors que les médias n’y arrivent plus.

Ce texte est donc entré en résonnance avec ma pratique de l’écriture, et en particulier de l’écriture autobiographique par son efficacité à capter le lecteur, par son pouvoir de traduire l'inconcevable.



L’expression poétique


Un vieil homme parcourt un lac sur une barque, et plonge dans les eaux pour observer son village englouti. L’exposition de son passé, des lieux qui ont fait sa vie, remonte à la surface en une succession d’images.

Extrait : « J’ai huit ans. Le carré de la façade brille au soleil, surmonté d’un triangle de bois mangé par la vigne. La porte est ouverte, les fenêtres aussi. Maman plie le linge. Elle chante, mais ses doigts la démangent à chaque fois qu’elle plie le ligne. Alors elle ne chante plus.

Papa, lui, fait du rangement. Il installe les livres de poésie sur le seuil, au soleil. Je n’aime pas la poésie, mais quand il la lit, la maison chante. Tout se met à danser […].

Maman sourit. Elle pense aux pâtisseries de tante Anaïta, qui nous attendent dans le jardin et dont elle dit toujours que je peux les sucrer “à volonté”.

Sucrer les choses “à volonté”.

J’aime bien quand elle dit ça.

Tout est là. »

Puis l’auteur continue sur les odeurs de la maison, celle de la poudre à laver, de la fiente collée aux babouches de son père, puis de la façon de cuire le riz et les poulets, etc.


Sommes-nous, seriez-vous capables d’exposer avec des mots simples, ceux de tous les jours, aussi précisément une scène d’autrefois ? Il est intéressant de faire l’expérience, de plonger et s’immerger dans le passé, de se placer dans une pièce de notre univers familier, de balayer du regard les éléments qui nous entourent, de faire parler ceux qui s’y trouvent, jusqu’à faire surgir les sensations associées.

Ne pourrait-on pas s’autoriser à introduire dans un récit au passé, celui du déroulement d’une histoire, une illustration sensorielle relatée au présent ? Le terme d’« illustration » semble bien proposer une dimension artistique à la réalisation de l’autobiographie, comme des dessins personnels ou des photos pourraient le faire.



L’expression du traumatisme


Dans le cas particulier de ce roman, les termes utilisés font surgir des atrocités, des chocs, la désespérance et la mort. Les images sont bien présentes, et vous transpercent comme une flèche ! Elles nous tirent littéralement au fond de l’eau et l’on s’y noierait si la poésie n’était pas là pour apporter un peu d'oxygène.

L’auteur dit que son personnage « descend dans le passé » (il plonge dans le lac, la matrice). Il a une représentation verticale de ce qui est advenu, qui met en évidence le poids insupportable du présent, celui d'une vie saccagée. Alors que, d’ordinaire, nous retournons dans notre passé comme on marche à rebours, sur un plan horizontal, ce changement d’axe permet d’illustrer la difficulté, pour certains, à faire « remonter » leurs souvenirs.

Ce livre prouve qu’il est donc possible d’exprimer l’insondable, l’indicible, le traumatisme en replongeant à proximité des zones de douleur, en se laissant guider par le beau, simplement en balayant les choses du regard.

L’utilisation du présent dans ces moments de pause happe le lecteur. Ce dernier voit par vos yeux, il est assis sur votre épaule ou s’accroche à votre tuba, il ressent ce que vous ressentez parce qu’il vit l’instant avec vous.


Raconter une vie, c’est aussi effectuer un choix artistique qui favorise l’expression. Que nous soyons écrivains biographes ou que nous écrivions nos propres mémoires, il est primordial de trouver le bon angle d’écriture.

Nous avons l’habitude de définir une biographie réussie, celle, notamment, qui s’approche au plus près de l’oralité de la personne. Nous travaillons à la conservation de certains mots, certaines tournures qui la caractérisent. Cette tâche n’est pas toujours possible, car l’on rencontre souvent des réticences du témoin à l’exposition d’un trait de langage. Il me semble alors que le point de vue esthétique, en l’occurrence l’univers poétique, par la convocation d’images, d'instants éphémères, permet de fixer l’intimité d’un être, sans l’exposer au jugement.


Je vous propose, à votre tour, de descendre dans les profondeurs des eaux de votre mémoire avec l’acuité de ce plongeur syrien.



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