Biographie - épisode 8 : les enfants et l'eau

Dans une campagne exigeante, des moments de grandes liberté pour les enfants, près de l'eau...


Années 1930 L’étang nous ramenait souvent à lui. Lors de nos jeux, je fus souvent surpris par les pics puissants des poissons-chats qui peuplaient les lieux. Alors que j’étais tout gone, un été très sec eut raison des mètres cubes généralement abondants. Il ne restait guère qu’une cinquantaine de centimètres d’eau, et le bassin, recouvert d’un vert lumineux, foisonnait de lentilles d’eau, nénuphars et autres plantes aquatiques. Robert et moi étions comme les chats, curieux de tout, et nous n’avions pas l’habitude de voir l’étang assoiffé de la sorte. Aussi, la tentation était forte de profiter de ce nouveau terrain de jeu. Le niveau de l’eau diminuant de jour en jour, les grenouilles voyaient leur espace vital diminuer en conséquence. Il nous était de plus en plus facile de les sortir de leur bain d’un simple geste. Aussi nous nous penchions l’un et l’autre dans l’objectif d’en finir avec quelques-unes. Mais les abords verdoyants étaient glissants et Robert, étirant le bras de façon inconsidérée, disparut subitement la tête la première dans cette épaisse soupe. Je fus terrifié par la disparition de mon grand frère dans ce jus. Aussi, lorsqu’il refit surface, vert de la tête aux pieds comme un légume, j’avais encore dans l’idée que ces méchantes plantes allaient l’ensevelir à jamais. Celui-ci courait déjà en direction de la maison, chercher du réconfort dans le tablier maternel, je me mis sur ses traces criant dans ma course : « T’es pas mort ? T’es pas mort ? ». Lorsque ma mère me désigna pour aller chercher l’eau qui viendrait en aide au sinistré, je ne rechignai pas à la tâche, soulagé d’avoir retrouvé mon frère dans son intégralité.


Années 1940 Mon oncle Marcel n’avait qu’à aller à l’Ainan pour tirer du poisson. Il se couchait à plat ventre et plongeait ses mains dans l’eau. Les poissons se logeaient sous les pierres en bordure de rivière. Mon oncle me disait : « Tu les chatouilles, tu les caresses, et quand tu sens les ouïes sous tes doigts, tu presses ! » Ainsi, il pêchait trois ou quatre truites en quelques minutes. Le ruisseau passait derrière le café, puis il traversait la route. L’eau filait, faisait tourner des moulins en contrebas. Ma grand-mère plaçait le lait et le beurre dans cette eau fraîche. Les réfrigérateurs n’existaient pas encore. La guerre et la pénurie nous avaient fait ressortir la baratte du grenier. Chaque jour, ma grand-mère recueillait la peau du lait qu’elle conservait dans un pot. En fin de semaine, elle mettait cette crème dans la baratte pour la transformer en beurre.


Années 1950 Avec mon voisin Louis, dit Loulou, mon aîné de quatre ans, j’allais pêcher à la rivière avec des filets, ce qui était interdit, ainsi qu’avec du carbure, une sorte de pierre qui entre en ébullition au contact de l’eau. On retrouvait le poisson, flottant, le ventre en l’air. Le soir, on posait nos filets dans un gouffre, et le lendemain, aux aurores, on allait les relever. En partant, on lançait des pierres dans le gouffre pour que les truites se déplacent jusque dans les filets. Le matin, on lançait à nouveau des pierres pour déloger les dernières… Un jour, le maire nous est tombé dessus, et nous a réprimandés. C’est à peu près toutes les bêtises que j’ai faites. Je ne sais pas vraiment ce que nous faisions du poisson. Ce n’était pas ce que je préférais manger…