Biographie - épisode 7 : Le temps des colonies

Une réalité bien présente dans les récits jusque dans les années cinquante... Madame D. raconte : Une entreprise française travaillant pour la FAO (comptoir Français d’Afrique Occidentale) voulut envoyer mon père en Guinée portugaise. Il avait accepté, malgré les inquiétudes de ses sœurs qui craignaient qu’il se fasse manger par des cannibales ! Il prit la responsabilité d’un comptoir de vente d’arachides à Bissau et Bafatá durant dix ans. Lors de ces soupers, papa nous faisait le récit de sa vie en Afrique (années 1910-1920). Il y a toujours eu chez lui un grand respect des Africains. Je n’ai jamais entendu le mot nègre sortir de sa bouche. Pour lui, c’était des gens très respectables et honnêtes, il respectait les femmes et leurs enfants également. Avec trois ou quatre collègues assez bons vivants, il allait visiter les villages. Mon père a pu faire des photos que nous regardions régulièrement. Un jour, ils avaient reçu une Ford en pièces détachées qu’ils ont remontée en trois jours. Il nous parlait aussi des magasins et de ses voyages en cargo qui duraient des semaines parce qu’il partait avec les bateaux de la marine marchande. Le voyage était moins cher, mais long et peu confortable. Pour maman, ça avait été une belle aventure aussi. Elle aurait suivi mon père en enfer, je crois. Elle s’y était plu parce que tout le monde était bien gentil avec elle. Elle qui n’avait pas été très gâtée dans son enfance, elle avait tout son personnel africain qui était très gentil, lui demandait ce qu’elle voulait manger à midi… Elle était fière de l’histoire de mon père. Ils avaient des souvenirs en commun. Le climat revenait souvent dans leur discussion. Maman se souvient du froid qu’elle a ressenti lorsqu’elle est rentrée à Lyon. Elle en a souffert durant une année. Parfois, lorsqu’on avait du mal à nous chauffer pendant la guerre, elle nous disait : « ça y est, j’ai mon froid d’Afrique ! » Lyon était humide, sans cesse plongé dans le brouillard. Madame V. raconte, dans les années 1940 : au Sénégal Nous avons embarqué à bord d’un Nord 2500 vert-kaki, un gros avion de l’armée, ceux desquels se lancent les parachutistes. Un engin très bruyant qui vous rendait sourd. Nous étions assis sur des banquettes latérales, aux côtés de militaires qui partaient ou rentraient chez eux. L’avion est tombé en panne en plein désert mauritanien. On nous a fait sortir de l’avion. Dehors, pas d’aéroport, mais du sable… et une chaleur épouvantable ! Je ne me souviens pas vraiment de ce que nous avons fait durant les six ou sept heures qu’il a fallu attendre avant de repartir, mais je garde en mémoire les Maures qui mangeaient des sauterelles grillées. Cela nous avait impressionnés. Finalement, les militaires ont effectué les réparations sur place, et nous avons pu repartir. Nous avons atterri à Dakar. C’est là que j’allais vivre entre six et onze ans. L’armée avait fait construire toute une cité pour les militaires en dehors de la ville, à Ouakam tout près de Dakar, mais à notre arrivée, notre logement n’était pas encore prêt, et nous avons vécu durant un an dans une case en pleine ville, totalement immergés dans la population noire. Puis nous avons emménagé dans notre immeuble dans la cité militaire au cœur de la brousse. Toutes les nuits, des hyènes et des chacals venaient rôder sous nos fenêtres, car la cité n’était pas ceinte de murs. Madame B., dans les années 1950 : En Côte-d’Ivoire Nous avons pris l’avion et avons atterri à Abidjan. Une fois là-bas, nous n’étions pas encore arrivés ! Nous devions compter encore une heure de route pour rejoindre le fleuve Bandama. De là, nous empruntions une pirogue pour rejoindre la brousse, je ne sais où. Ce n’était pas fini, nous devions parcourir cinquante kilomètres en camion, direction Bouaké, pour enfin rejoindre le camp. C’était un peu le bout du monde, et il est vrai que je n’aurais jamais pu faire le trajet seule. J’ai conservé la carte Michelin du sud de la Côte-d’Ivoire, datée de 1954-1955, année de mon mariage. Sur place, j’ai découvert la case, qui avait été bâtie sur une zone défrichée. Sa base était faite en terre pilée de 1 m 20 environ, sur laquelle reposait une structure en bois, couverte de feuilles de bananiers. De forme rectangulaire, on trouvait au centre la cuisine, sur le côté droit les chambres et sur le côté gauche la salle de bain. À L’arrière du bâtiment, le logement d’un employé à notre service, que nous appelions le « boy ».