Biographie, épisode 6 : le médecin de famille

Madame R. raconte : Je suis née en 1930 dans l’appartement familial, à Lyon. En ce temps-là, même dans les grandes villes, la naissance d’un enfant se passait tout simplement à la maison. Le médecin de quartier, qui soignait les maladies, dites bénignes, telles que gros rhumes ou grippes réfractaires au demi-comprimé d’aspirine (qui constituait la seule et irremplaçable pharmacopée familiale, soigneusement tenue sous clef par le chef de famille), se rendait très facilement à domicile avec sa trousse noire, ô combien inquiétante pour les enfants et même les grandes personnes, dont les flancs rebondis recelaient d’obscurs et métalliques instruments de torture, et de multiples flacons de tous genres dont il extrayait, après mûre réflexion, les gouttes salvatrices ou le cachet destiné à soulager une douleur visiblement insupportable. Il y avait aussi le carré de baptiste fine, soigneusement repassé, qu’il posait délicatement, avec une pudeur touchante, sur la peau à peine dévoilée de ses patients, pour écouter à travers son stéthoscope de bois noir, le rythme cardiaque et le soufflet de forge des poumons de son malade. C’est ce vieux monsieur, très digne, à l’allure sévère, attentif non seulement aux maladies, mais à l’histoire de ses patients dont il connaissait par cœur les antécédents familiaux, que le père de famille était allé quérir à pied en pleine nuit, maman étant sujette, pour la seconde fois, à ce que l’on appelait alors le « mal joli »...