Biographie, épisode 2 : Les peaux de lapin

Monsieur B. : "Les petits lapins étaient très agréables à voir naître, évoluer et grandir dans leur cage. Nous les nourrissions jusqu’au jour où, arrivés à maturité, nous les passions un à un à la casserole.

J’avais appris à les tuer, je passe les détails, ce n’était pas très agréable et il était nécessaire de récupérer la peau. Une fois le lapin suspendu par les pieds arrière, elle se défaisait assez facilement. Après l’avoir coupée au niveau des pattes, on la tirait et cela s’enlevait un peu comme une chaussette ! Ensuite, on la faisait sécher dans la remise. Deux fois par an, on entendait crier dans les rues du village : "Peaux de lapin ! Peaux de lapin !" C’était un chiffonnier qui, avec sa carriole, venait faire son ramassage et en emportait tout un chargement. Les peaux étaient utilisées en particulier pour confectionner de très chauds manteaux de fourrure..."


Monsieur C. : "Nous vivions sainement des produits de la terre. Les légumes du jardin et quelques rares fruits étaient complétés par le peu de viande fourni essentiellement par les lapins de clapier, notre demi-cochon annuel, ainsi qu’une poignée de poules fournissant les œufs.

Lorsqu’en fin de semaine, mon père se dirigeait en bourreau vers les clapiers pour tuer et dépecer le lapin du dimanche, je le suivais d’un œil. La manœuvre m’amusait autant qu’elle m’impressionnait. Car à l’instant de l’exécution capitale, mon père devait avoir un geste prompt et efficace en donnant un violent coup sur la nuque de l’animal et en lui tirant la tête à l’arrière pour une fracture nette et sans équivoque.

Il venait alors le dépecer sous la remise faisant face à la maison. L’animal était promptement accroché à une poutre, les deux pattes arrière écartées, fixées chacune à un clou. À l’aide d’un couteau, il lui faisait sauter un œil comme on déloge un germe d’une pomme de terre. Le sang du condamné s’écoulait alors dans un bol judicieusement placé au sol. Afin de l’utiliser pour la sauce, ma mère y avait mis quelques gouttes de vinaigre pour en éviter la coagulation. Il ne restait alors qu’à retirer la peau et vider l’animal. Reprenant son opinel, il l’incisait au niveau des pattes pour la tirer vers le bas d’un geste vif et assuré.

J’observais dans un silence absolu le rituel qui conduisait le fragile et discret mammifère de son clapier exigu au fond d’une casserole. En face, la lueur blafarde de l’unique ampoule tirait des ténèbres la façade de la maison. J’observais l’ombre glissante, large et mouvante de ma mère occupée à l’étage.

Ce spectacle m’était si familier que je ne me souviens pas l’avoir vu pour la première fois. Il était de tout temps et de toutes générations, ancré dans nos gestes pour en devenir presque inné.

Mon père s’activait, finissait de libérer l’animal de ses viscères encore chauds qu’il recueillait dans un vieux journal. Il me confiait la cuvette où gisait le lapin soudain devenu rose, pour que je le porte à la maison, tandis qu’il allait enterrer les boyaux sous quelques taillis et tendre la peau sur un arc d’osier pour la faire sécher dans l'attente du patti."