Comment l'exprimer ? Exemple de travail d'écriture...


Monsieur P. s'exprime au micro. Il raconte ses souvenirs, mais ne souhaite pas que son récit soit à la première personne. Essai de transformation du témoignage oral à la rédaction.

« En 1945, je suis parti sur les traces de mon frère chez les Salésiens de Don Bosco dans la Loire.

Mon père avait une traction Citroën, il nous menait à la gare à Lalevade-d’Ardèche à une dizaine de kilomètres de chez nous. On allait d’abord à Lyon et de Lyon, nous prenions le car Rondy, place Carnot ; un car spécial, réservé pour la rentrée.

J’étais fier de partir en pension. J’étais un grand. Fin de l’enfance et adolescence. Je n’aimais pas que maman nous accompagne, qu’elle pleure. Je suivais mon frère. Le voyage durait bien deux bonnes heures. »

« C’était une pension rude. Mais j’y ai beaucoup appris. Le père Lachaise a fait son école là-bas. »

« Quand j’étais enfant, je souriais tout le temps. On m’appelait le ravi. »

« Mon père aimait beaucoup la poésie ; c’était un manuel, un poète. Il récitait des tirades de Cyrano de Bergerac par cœur. »

« Mon père comme ma mère étaient issus de familles bourgeoises et avaient reçu une bonne éducation. »

Voici ces informations ordonnées dans un récit, selon les souhaits de monsieur P. :

« Octobre 1945 - Il est très tôt lorsque François sort du garage sa traction Citroën et glisse deux valises dans le coffre. Sur le perron, Étienne et Philippe, culottes courtes, chaussettes hautes et pèlerines sur les épaules embrassent une dernière fois leur mère. Hélène dissimule mal son chagrin. Elle sait qu’elle ne les reverra pas avant Noël, et même fort occupé, ce temps lui paraîtra bien long. Elle s’inquiète aussi de cette première rentrée de Philippe qui ne connaît pas encore les murs et la rudesse du pensionnat du Château d’Aix. « Faites bien attention à vous, les enfants. Soyez sages et écoutez bien vos professeurs. Ce sont eux qui feront de vous de jeunes personnes sages et cultivées. » Et l’on se promet de s’écrire souvent.

Philippe n’a pas d’inquiétude, juste cette appréhension de l’inconnu vite effacée par la joie de la découverte et les conseils avisés de son frère aîné. La voiture s’élance après les derniers conseils prodigués par Hélène. Dans l’auto, François est enthousiaste. Il explique à ses fils les joies d’apprendre et la nécessité de la rigueur. Le voilà soudain poète. Il déroule une tirade de Cyrano de Bergerac, en conduisant d’une main légère. « C’est un roc ! C’est un pic ! C’est un cap ! Que dis-je, c’est une péninsule ! » Le temps a déjà avalé les dix kilomètres du trajet.

En gare de Lalevade, les enfants sont bientôt dans le train. Ils saluent une dernière fois leur père par la fenêtre et la voiture s’ébranle, glisse lentement le long du quai, faisant s’éloigner puis disparaître définitivement un ultime sourire d’encouragement. Déjà, les dernières maisons du faubourg disparaissent elles aussi. « Assieds-toi, conseille Étienne à son jeune frère, le trajet va être long. » Mais Philippe sourit au-dehors, il sourit à l’aventure, et ce sourire confiant fera que désormais, on l’appellera « le ravi ».

Arrivé à Lyon, il faut encore rejoindre le car Rondy, un véhicule spécialement affrété pour le pensionnat place Carnot. Les enfants se rassemblent, disent au revoir à leurs proches et le bus s’éloigne à son tour. Philippe s’en va lui aussi, sur les pas de son frère chez les Salésiens de Don Bosco. Il faut rouler jusque dans la Loire, emprunter un trajet que Philippe finira par connaître par cœur, le nom des villages s’égrenant comme une poésie. Huit années d’allers-retours, de voyages, d’expéditions, passant du jeu à la leçon, de la liberté à la rude pension. C’est apparemment le prix à payer pour une destinée honorable. Le Père-Lachaise, bien connu pour avoir donné son nom à un cimetière à Paris, confesseur de Louis XIV, n’avait-il pas lui-même usé ses fonds de culotte sur ces mêmes bancs ? »