Entre « besoin » et « devoir » de transmettre, revenir sur sa vie peut présenter quelques difficultés

July 29, 2015

Un des rôles de l'écrivain public est de fournir les outils nécessaires à la co-construction du récit de vie.

 

Pour certains, se raconter, parler de sa vie apparaît un jour comme une nécessité. Pour les enfants ou petits-enfants, faire raconter sa vie à un aïeul permet de connaître ses racines et de se replacer dans une histoire. « Lorsque tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens », dit le proverbe africain. Connaître ses origines permet de donner un sens à sa vie, de gagner en confiance en considérant le parcours accompli des générations précédentes. Aujourd’hui pourtant, le repli sur soi, les familles recomposées, la mobilité géographique des enfants sont autant de freins à la transmission orale. Le récit autobiographique vient combler ce déficit de communication intergénérationnelle. Mais qu’il soit spontané ou non, il n’est pas anodin.

 

Dans les familles, le récit est un jour décidé, soit par un descendant, soit par l’aïeul lui-même et les deux finissent par s’entendre sur la nécessité de le poser par écrit. Mais comment s’y prendre lorsque ce désir de transmettre se situe entre « je vais vous raconter » de l’énonciateur et « raconte-nous » du récepteur ? Les attentes et donc le contenu du récit seront modelés par le face-à-face entre les deux acteurs, avec le risque d’aboutir à un récit distordu, ne convenant finalement à personne.

La sincérité est une des expressions de cette difficulté. La vie ne se résume pas à une succession de petits bonheurs. Certes, avec le recul, un tri s’opère, certaines blessures se cicatrisent, mais l’énonciateur devra s’interroger sur ce qu’il peut dire et où il place le curseur sur l’échelle de son intimité. De son côté, le récepteur doit se préparer à la vérité brute et éventuellement voir noircie une histoire qu’il aurait voulue rose ; s’attendre aussi à la gêne qu’il ressentira à la lecture des états d’âme d’un père venant heurter sa pudeur filiale.

 

Ainsi, si le récit biographique a le mérite d’éclairer, il impose quelques passages d’obstacles pour celui qui le conçoit comme celui qui le reçoit, au risque de tendre vers un résultat contraire à l’intention d’origine.

 

Par sa position de personne tierce et extérieure au lien qui unit les deux parties, l’écrivain public est le technicien qui viendra remplir le contrat implicite censé mettre au diapason l’un et l’autre. Cela ne signifie pas qu’il occulte les faits incommodants, mais son écoute active, relayée par un questionnement facilitateur tend à désamorcer les tensions soulevées par certains sujets. Le dialogue à trois qui s’instaure donne naissance à une formulation effective d’un événement que la simple confrontation n’aurait pas rendue possible.

 

Par le travail de la langue, l’écrivain public s’attache à restituer au moyen d’une formulation adaptée ce que le dialogue a construit. Le niveau de langue, le vocabulaire de l’énonciateur doivent composer le récit tout en s’incorporant dans une formulation exogène. C’est une étape délicate qui ne doit pas trahir son auteur. Les révélations, affirmations, jugements sont particulièrement travaillés afin que l’énonciateur ne se sente pas censuré, et pour éviter de délivrer un récit plat et vide d’émotions.

 

Élaborée en ces termes, la biographie co-construite est celle qui offre le plus de garanties d’être acceptée et bien accueillie de part et autre. Que se passe-t-il lorsqu’elle n’est pas possible, ou lorsque l’aïeul ne révèle rien de ses intentions de transmettre à ses descendants ? Pour lui, un risque de démotivation puisqu’il devra seul trier et choisir ce qu’il voudra léguer, avec l’appréhension que sa démarche puisse être mal reçue par la famille. Dans ces situations, l’écrivain public joue un rôle essentiel ; celui de créer ce contrepoids absent, en cadrant, voire en tempérant le discours, en conseillant sur la base de ses expériences dans le domaine.

 

Si le désir d'écrire devient aujourd’hui un acte testamentaire, il est toutefois utile de poser les conditions qui concourront à sa pleine réussite. Par son écoute, sa connaissance de la langue et la perception des enjeux qui en découlent, l’écrivain public détient les clés pour y parvenir.

 

 

 

 

 

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